Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la vie d’un musicien pro #1

Après l’article précédent où je vous parlais de mon actualité, j’ai envie cette semaine de vous parler de ce que préparer une série de concerts signifie – dans la réalité. 

Bien sûr, la préparation d’un concert est un vaste sujet en soi : de la logistique des voyages à la construction d’une interprétation, des répétitions aux challenges de la scène … Bref ! Une foule de sujets que j’aborderai sans doute dans des posts ultérieurs. 

Ce sur quoi je préfère me concentrer aujourd’hui, c’est de cette chaîne d’actions que l’on ne perçoit pas toujours de l’extérieur et que moi-même j’ai tendance (envie !) à vouloir oublier. 

Au moment de reprendre la route après ma pause estivale, le violon en bandoulière, ce qui me frappe, c’est l’ensemble de ces actions connexes en amont de l’entrée en scène. Et parfois cela relève de la course d’obstacles.

…à temps ⏱

Vu de l’extérieur, on peut penser que le musicien ne se prépare que pour jouer son programme musical sur scène le jour J. 

Il est vrai qu’on associe souvent une vision romantique à la vie de musicien, un artiste bohème qui en somme attendrait semi-passivement d’être visité par les Muses, par l’inspiration au moment du concert. En effet, il y a quelque chose de cet ordre : comme si chaque moment de concert, incarnation de l’éphémère, était l’aboutissement momentané de toute la ligne de vie de l’artiste; tout ce qui précède mène à ce moment. 

Mais derrière cet instant sacré se cache une infinité de préparations multiples : de la logistique la plus basique à l’organisation du travail artistique. 

En fait, il est plutôt question d’intendance, souvent, de rituels, parfois; en somme, d’un multi-tasking vertigineux. 

Le point commun qui me semble regrouper tous ces aspects, qui m’occupent voire me préoccupent, c’est la gestion du temps. 

Cela peut sembler ironique car ne dit-on pas que la musique est l’art du temps ? Et bien, une vie de musicien est une tentative permanente de trouver un équilibre, à la recherche d’un…rythme perdu pour arriver « à temps ». 

Rythme de vie, rythme de travail. Un rythme suffisamment ferme pour générer une musique harmonieuse et suffisamment souple pour pouvoir respirer. Alors, oui, chaque musicien se doit d’être un maître des horloges, à sa facon … 😉

De la logistique au travail musical

Bienvenue à l’agence de voyages Marina  🌴✈️🚅🚗🗻

Il y a d’abord l’organisation des agendas et des déplacements. 

Beaucoup de mes collègues musiciens seraient d’accord avec moi. Après quelques années à tourner, on en vient à développer des compétences dignes des meilleures agences de voyage ! 

Trouver le billet le moins cher en un temps record qui vous permettra d’arriver à temps, en évitant les correspondances et attentes inutiles dans les aéroports et bien sûr, sans oublier de prendre en compte dans la réservation l’instrument que l’on doit prendre en cabine. En espérant que tout soit à l’heure et avec le bagage à l’arrivée. 

Les anecdotes liées à des péripéties sur ce sujet pourraient faire l’objet d’un post à part entière, et pourtant je ne suis ni guitariste ni violoncelliste…

Et je ne développerai pas aujourd’hui sur l’obtention des visas, renouvellement de passeport et autres réjouissances administratives liées aux voyages.

A la recherche de l’atelier idéal …

La gestion du temps se décline parfois aussi dans des aspects très terre-à-terre comme l’organisation du planning de répétitions avec différents collègues sur différents programmes dans différents lieux. Casse-tête chinois qui se complique quand il faut en plus trouver des lieux avec piano dans lesquels répéter. 

Mes amis parisiens en savent quelque chose : c’est ma nouvelle obsession !

Je suis constamment à la recherche de ce lieu idéal, si possible avec piano, dans lequel pouvoir travailler nuit et jour au calme. Idéalement hors de chez moi mais pas trop loin. Un atelier…pour justement arriver à créer des moments de concentration « hors du temps » !

De la valise au violon ou l’art des rituels 👝

La logistique, c’est aussi la valise. Les « fringues » de concert amenées au pressing, prêtes et lavées à temps. 👗👠 La pile de partitions si possible à portée de main, au cas où la valise serait perdue.

A chaque valise que l’on fait, on réinvente un peu sa vie. C’est un mélange entre une routine machinale voire un moment qui peut se transformer en phobie (personnellement, je déteste faire ma valise) Mais aussi, un moment d’excitation car chaque nouveau déplacement, chaque nouveau festival est un chapitre vierge à écrire (et j’aime bien démarrer une nouvelle page). 

Autre passage obligatoire avant une série de concerts : je fais un saut rue de Rome, la fameuse rue des luthiers. Je passe à l’atelier Vatelot-Rampal pour mon violon puis à l’atelier d’Arthur pour mon archet. 

Chez Alex et Arthur, je laisse mon archet un ou deux jours pour qu’on lui refasse la mêche : cela veut dire poser une nouvelle mêche de crins sur la baguette. Vous savez, ces crins de chevaux (si,si..!) sur lesquels on met la colophane (la résine comme les danseuses au bout de leurs pointes) et avec lesquels on frotte littéralement les cordes pour produire le son. Au bout d’un mom ent, les crins s’usent ou sont trop chargés de colophane. Pour avoir une résonance optimale, rien de tel qu’une mèche neuve. 

  

A l’atelier Vatelot-Rampal, c’est Adélaide qui s’occupe de mon violon. Elle change mes cordes (Non, je n’aime pas le faire. Depuis que je suis petite… assez honteux j’avoue). Adé vérifie que mon violon ne s’est pas décollé. Les violons italiens sont capricieux parfois et avec le temps (le mien n’est pas tout jeune…), ils ont souvent des zones de fragilité. 

On dit bien qu’un bon artisan se reconnait à l’état de ses outils. Et on peut ajouter qu’il y a quelque chose de rassurant à se dire que l’on met toutes les chances de son côté. Parmi tous les paramètres que l’on ne pourra pas contrôler, voilà une petite contribution. 

Et puis, pour moi, les luthiers et archetiers sont des amis, un peu substituts de psy parfois, qui écoutent non seulement nos instruments mais aussi nos moments de stress et de névroses. Et puis ils sont devenus des amis fidèles au fil du temps. Cela fait plus de vingt ans que je vais à l’Atelier Vatelot Rampal. Et à chaque fois que j’y vais, c’est un peu comme si j’allais « à la maison ». 

Le coeur de la préparation 🎼 🎻

Bon, c’est bien tout ça, me direz-vous…mais alors, quand est-ce qu’on joue ?

La gestion du temps, c’est bien sûr avant tout l’organisation de mon temps de travail personnel. Là il s’agit de préserver des îlots de calme, de réflexion, de contemplation. Ce qui est dur à quantifier. En fait, c’est un processus d’intégration qui passe par différents canaux et différentes phases ou séquences difficilement séparables.

Dans ce temps de travail personnel j’inclus aussi la préparation physique, la réflexion sur la posture et des étirements sous forme d’exercices de QiGong par exemple. Car la préparation de la scène, au-delà de l’apprentissage d’une partition, se décline dans trois aspects : le mental, l’émotionnel et le physique. J’en parlerai plus longuement une prochaine fois.

. Des neurosciences au violon ou comment optimiser son travail ⏳

Entre mes 15 et 30 ans, il m’est arrivé de travailler régulièrement 8 à 9 heures par jour. Mes (pauvres) voisins s’en souviennent. Avec le recul, j’émets de sérieux doutes sur la nécessité d’une telle quantité d’heures. Il est vrai qu’à cet âge, l’enjeu est autre. Il y a une vraie boulimie musicale – on veut tout jouer – et on s’attelle à construire son répertoire, à développer une relation forte à l’instrument. 

Pour autant, mon rythme de vie (déplacement, enseignement, études supérieures) m’a amenée à privilégier la qualité à la quantité. Le pédagogue russe Leopold Auer conseillait à ses élèves de travailler au maximum trois heures par jour. Au-delà il y a un risque de saturation des capacités d’intégration du cerveau. Et il faut reconnaitre que la quantité sert souvent seulement à nous « rassurer » et à calmer nos états de nervosité. Mais cela a un prix fort sur le corps – fatigue physique et sur-sollicitation musculaire – et sur le mental – perte de la ferveur et de la fraîcheur par rapport à la pièce. 

Alors, avant d’attaquer une phase de préparation intense pour une séquence de concerts avec un nombre de pièces conséquent, la première chose que je fais est de m’armer d’une feuille de papier et d’un crayon. J’essaie tant bien que mal d’évaluer le temps nécessaire pour chaque pièce et de voir sous forme de rétro-planning quand chaque pièce doit être « visitée », lue ou relue. Parfois, j’ai l’impression de jongler. 

J’ai aussi appris avec le temps l’importance de prévoir des phases sans travail actif. Laisser le cerveau intégrer les données, en mode « veille ». Le moment où je sais que la digestion a lieu est quand je « rêve » littéralement de la pièce, elle se rappelle à moi dans ma tête, je me mets à la chanter intérieurement, à percevoir de nouvelles relations à l’intérieur de l’oeuvre. C’est un processus assez irrationnel.

.Laisser le temps au temps 

Il faut arriver à créer des priorités, entre pièces neuves ou anciennes. Ne commencer ni trop tôt (c’est rare!), ni trop tard pour selon les cas, garder la fraicheur et/ou laisser mûrir. C’est une équation tendue. Sachant que l’idéal est cette sensation de rêver les pièces, de les re-composer, autrement dit de les avoir intégrées tellement qu’elles n’ont plus qu’à jaillir de notre inconscient. Un idéal entre abandon et contrôle.

La construction de ce planning est parfois périlleuse entre temps long, moyen et court

Par « temps long », j’entends d’abord le fait que j’ai commencé à jouer du violon et à étudier la musique à trois ans. Donc je peux m’appuyer sur maintenant plus de trente ans de musique à hautes doses quotidiennes. J’ai déjà un long passé avec certaines pièces qui habitent mon imaginaire depuis la plus tendre enfance.

Le temps moyen, c’est le fait qu’au cours des études et des différents concerts et festivals, j’ai construit une large base de répertoire que je joue plus ou moins régulièrement; un peu comme si, je disposais maintenant de pièces en stock dans mon congélateur ou disque dur…comme vous voulez ! On en deviendrait presqu’un juke-box !

Le temps moyen, c’est aussi celui de l’anticipation de l’apprentissage de nouvelles pièces. Par exemple de pièces ardues ou de musique contemporaine qui nécessitent une réflexion sur le langage, la lecture de la partition ou alors pour la mémorisation de certaines pièces, comme je l’ai fait pour les sonates de Schumann avec Abdel Rahman El Bacha. 

Le temps court, c’est celui de l’apprentissage de nouveaux répertoires, parfois à une vitesse grand V. Expérience, rapidité de lecture à vue, anticipation des formes et des structures : on a des kilomètres au compteur. Entre création d’oeuvres nouvelles et festivals de musique de chambre ou remplacement au pied levé.

.la vertu des basiques

Une  de mes lubbies, et mes élèves le savent, c’est la pratique des basiques. J’ai découvert ce concept lors de mon année passée à enseigner à la Taipei National University of the Arts en 2009. Dans la bibliothèque principalement anglophone, j’ ai découvert des trésors pédagogiques sous la forme des méthodes écrites par le professeur anglais Simon Fischer. Je me suis ainsi familiarisée avec les techniques d’enseignement de la grande pédagogue du violon américain, Dorothy Delay. Professeur célèbre qui a enseigné à la Juilliard School de New York et ancienne assistante d’Ivan Galamian. Je vous reparlerai de ces figures de la pédagogie du violon. 

L’idée maîtresse est la suivante. Quand on dispose d’un temps limité, à quel tâche consacrer ce temps ? Il existe à ce sujet une jolie histoire qui dit qu’à choisir un bûcheron, passera le maximum de ce temps imparti à aiguiser ses outils, à affûter sa hache. De même pour les sportifs qui vont mettre le maximum de leur temps sur la préparation de fond. Et bien pour nous, il y a quelque chose de similaire. A choisir entre répéter (au sens littéral du terme) un morceau, on préférera huiler les rouages, faire des gammes et des sons filés pour retrouver les sensations profondes, « serrer quelques boulons ». 

Alors, musicien ou chef cuisinier ?

Le grand violoniste russe (mon idole, vous le savez déjà), Jascha Heifetz disait :

« Pour jouer du violon, il vous faut les nerfs d’un torero, la vitalité d’une hôtesse de boîte de nuit et la concentration d’un moine bouddhiste ».

J’aurais envie de rajouter à cette description de compétences, celle du sens de l’organisation d’un chef cuisinier. Si on file la métaphore, il s’agit non seulement de concocter un plat savoureux, respectueux de la recette et créatif, innovant avec une touche personnelle mais aussi de choisir les meilleurs ingrédients, de maitriser le temps de cuisson des différents plats : savoir quand lancer en cuisine les différents plats pour qu’ils soient présentés et servis à la juste température, à temps. 

Dans la musique, rien que dans la musique

Qui eût cru qu’être musicien pouvait générer de telles activités et un tel sens de la planification ? Alors oui, certains artistes sont entourés d’une équipe qui les bichonne, les babysitte même parfois. Et certains de mes collègues sont chroniquement désorganisés et en retard. On les aime quand même…

En fait, le but de toutes ces actions contrôlées, c’est de créer l’espace pour accueillir un moment de magie, un moment de liberté. Tout ce chaos, ce bruit organisationnel tend vers une harmonie, et surtout vers un moment de silence. Finalement, le moment du concert où l’on se retrouve sur scène, silence avant que la musique ne commence. 

Vous vous doutez que j’ai hâte d’être sur la route… je vous écris d’ailleurs depuis un Eurostar bien matinal.  

En fait, j’ai hâte surtout d’être dans ces moments « hors du temps » où je suis dans la musique, rien que dans la musique.

 

🎬

#unevieenviolon #alifewithaviolin

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