#27 - Jouer hors des salles de concerts (1ère partie)
Une histoire de rodage, de médiation et de... prison 👮

Les semaines dernières j’ai eu la chance de vivre une expérience extraordinaire. J’ai donné des ateliers et un concert dans un centre pénitentiaire.
C’est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps.

 

Laissez-moi vous raconter d’abord d’où m’est venue cette envie.
Lors de mes études au CNSMDP (Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris), grâce au Bureau des étudiants, une association d’Anciens élèves, nous avions la possibilité de « rôder » nos programmes de concours dans différents cadres.

 

Rôder un programme est essentiel dans une formation de musicien. Il s’agit de tester de nouvelles pièces en public. Ces premières fois, véritables baptêmes du feu sont très importantes. Elles permettent de faire un premier bilan d’étape par rapport à l’apprentissage d’une nouvelle œuvre. C’est souvent uniquement à partir de là que le vrai travail peut commencer.

Une manière d’optimiser sa courbe d’apprentissage 💀🏆

C’est d’ailleurs ce que prônait systématiquement ma professeur plus tard à Münich, la merveilleuse Ana Chumachenco. Elle nous encourageait à monter sur scène très souvent lors des « auditions de classe » (Les Klassenabend ) à la Hochschule de Münich et à « tester » les oeuvres après seulement quelques jours d’apprentissage (intense!).
C’était en fait, je l’ai compris bien plus tard, une forme de coaching !
Si,si- comme le ferait un Didier Deschamps ou une Corinne Diacre ! ⚽️

 

 

Nous savions alors que nous avions « tenu le choc » et nous repérions très vite les « vrais » passages à renforcer, à améliorer.

 

Ana Chumachenco – une prof idéale <3

 

Optimiser son temps de travail est une de mes grandes obsessions !

 

 

Je vous en parle depuis le début de son blog ! Vous vous souvenez peut-être de la Méthode Pomodoro ?
N’est-ce pas, Anthony ?

 

 

Ainsi que l’efficacité du travail lui-même, d’ailleurs.
En effet, la tendance est de souvent de ne travailler que ce que l’on sait déjà bien faire. On renforce ce qui marche déjà et on néglige inconsciemment ce qui ne marche pas encore…
Une autre forme de blindspot – dont je vous parlais dans l’article sur la mémorisation #neurosciences !

 

La confiance et le mental 🚘

Ces « rodages » (oui, le même terme utilisé pour une nouvelle voiture entre autres !) permettaient de gagner un temps considérable dans l’intégration du nouveau répertoire et de renforcer au passage profondément la confiance et le mental. En effet, l’inconscient savait alors que nous avions « survécu ».

Le mur mental qui peut se créer lorsque la conscience de la difficulté s’installe au fur et à mesure du travail approfondi n’avait alors pas le temps d’être construit ou de s’installer !

 

C’était aussi encore et toujours un apprentissage dans la gestion du trac. Apprivoiser le trac en le fréquentant régulièrement. Je vous en parlais dans l’article #3 et aussi dans la tribune sur La Lettre du Musicien : “Le trac, parlons-en !”

 

 

Pour revenir à ma période d’études à Paris au CNSMDP, avec ma meilleure amie, pianiste Sarah, nous avons régulièrement joué dans des maison de retraite en région parisienne.

 

Au delà de l’apprentissage musical et artistique lié à ces rodages, j’ai réalisé plus tard que nous avions développé beaucoup d’autres compétences. Par exemple, une forme d’« agilité » comme on dit en entreprise, une capacité d’adaptation et une forme de souplesse par rapport aux conditions des concerts.

 

En effet, souvent nous jouions dans des lieux qui n’étaient pas toujours vraiment adaptés, dans des acoustiques peu favorables, face à un public qui n’était pas celui “habituel” des salles de concert.

Le musicien- communicant 🎼🎻❤️

Outre cette capacité d’adaptation, nous avons aussi été mise face à la nécessité d’être dans une relation de communication avec un public, d’établir un contact – qu’il soit verbal ou non – avec les auditeurs.
En somme, c’est ce qu’on appelle la médiation. Mais une forme de médiation totalement pragmatique et empirique au départ.

 

Rien de tel, me semble-t-il que cette prise de conscience et développement de savoir-faire par une expérience vécue dans le réel. On dit souvent que l’on développe avec motivation des outils que lorsque la nécessite l’impose !

Un concert inoubliable : le silence inattendu ! 🤐🙏

Si je devais vous raconter l’expérience la plus marquante de cette série, c’était un concert dans un centre gériatrique. On nous avait annoncé une maison de retraite, or il s’agissait de quelque chose de bien différent.
Dès notre arrivée, nous avons réalisé que ce concert serait …exceptionnel.

 

Pour arriver vers le lieu de concert, la salle commune, il fallait passer des portes sécurisées. Impossible de sortir sans être accompagnées. Assez angoissant !

 

Le piano (piano droit, bien sûr !) était attaché au sol, vissé. Le public est arrivé, beaucoup de personnes en fauteuil, accompagnés d’aides. Certaines personnes au contraire tournaient littéralement en rond.

Quand nous avons commencé à jouer, impossible d’obtenir du silence.
Souvent j’aime à dire que comme pour quelqu’un qui voudrait dessiner, nous avons besoin d’une “page blanche”. 🖌
Et cette page blanche en musique, c’est le silence !

 

Mais là, c’était peine perdue.
Je commence en solo : Fugue de Bach, Caprices de Paganini. Etrange sensation de déconnexion totale. Et puis, vient le moment incroyable. Nous entamons le 1er Concerto de Concerto de Shostakovitch, qui était à mon programme de récital de fin d’études ! Une de mes œuvres favorites.

Le premier des quatre mouvements du Concerto est un Nocturne. Au sens littéral, l’ambiance y est lugubre, sombre et inquiétante. A peine cette musique amorcée, un silence s’est installé dans la salle et là, nous avons senti avec Sarah que la communication passait. Au-delà des mots, bien sûr.
Un moment inoubliable et profondément marquant.
chargé de sens !

De la musique à la musicothérapie

…on peut se dire qu’il n’y a qu’un pas.
En interviewant récemment la violoniste baroque Amandine Beyer pour le magazine Transfuge, Amandine me confiait qu’elle envisageait le métier de musicienne comme celui de thérapeute. Un métier de “soin” par les sons.

 

 

Une très belle philosophie !

Mais au-delà de l’impact sur les auditeurs, il y a aussi un impact sur nous, interprètes.
La qualité d’écoute d’un public est un facteur essentiel dans un concert. Il y a une corrélation entre la réception et la production de la musique. Un effet rétro-actif !
Au plus le public écoute, est en état de réception, au plus l’interprète entre en résonance et se livre.

 

Et cela se produit de manière magique, notamment dans des cadres hors de toute logique de consommation.

 

Dans des lieux comme des hôpitaux ou en prison, où les états émotionnels sont bien différents d’autres contextes de société, le fait d’amener de la musique place la rencontre sur un tout autre niveau de communication et d’échange.

La musique n’est plus un bien à consommer, une source de divertissement (au sens d’entertainment). Si elle est divertissement, c’est au sens le plus métaphysique du terme.

On est au niveau des “nourritures spirituelles”, mot de Walter Benjamin, dont je vous parlais déjà dans mon article “La musique classique en procès”.

 

 

La suite dans le prochain article ! (…)
Je vous raconterai plus en détail mon expérience des ateliers et concerts en prison !
🎬

 

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