#21 - Frédéric Lodéon, une interview (2/2)
Une histoire de mentors, de public et de ... western ! 📻

La semaine dernière je vous dévoilais les épisodes 1 et 2 de mon entretien avec Frédéric Lodéon.

 

 

avec au menu :

 

Aujourd’hui, épisodes 3 et 4 !

Episode III. Entre médias et musique - les mentors

Au vu de la trajectoire de Frédéric, entre musique et médias, pas étonnant de distinguer deux mentors d’un sacré calibre :

 

– Le mentor des médias : Jacques Chancel rencontré lors des Grands Echiquiers et

 

– le mentor de violoncelle, de musique… et de vie : Mstislav Rostropovitch, l’immense violoncelliste.

  • Parlons de Rostro

 

Rostro, c’est bien sûr le surnom habituel de Mstislav Rostropovitch – alias Slava pour les intimes.

 

En 1977 Frédéric remporte le 1er Prix du concours Rostropovich « pour la musique contemporaine ». Sacré intitulé ! Le concours est une aventure romanesque car Frédéric y arrive comme grand favori. Avec au fond, tout à perdre.

 

Imaginez !

 

En 1976 Frédéric a tourné avec le concerto de Dutilleux, qu’il a appris à la demande du compositeur comme « doublure » de Rostro. Le compositeur tiendra d’ailleurs promesse. Même si Rostro ayant obtenu son visa, fait finalement la création à Paris, Dutilleux fera programmer Frédéric. Il jouera “Tout un monde lointain” avec le Philharmonique de Radio France, à Amsterdam, à Lille, à Strasbourg et à Tours !

 

Rostro avec Dutilleux

 

En 1976 Frédéric joue aussi avec l’Orchestre de Paris les variations Roccoco sous la direction de Colin Davis.

 

Le Concours Rostropovich

 

Rostropovich souhaite organiser un concours comme le célèbre concours Tchaikovsky à Moscou. Il demande à son ami Claude Samuel de l’aider à l’organiser. Impossible de trouver une salle à Paris. Alors Claude Samuel propose d’amener le concours à la Rochelle, où il dirige un festival.

 

Malgré la désapprobation de Daria Hovora, sa partenaire pianiste, Frédéric se décide à y prendre part – “par amour pour Rostro”, qu’il connait déjà.
Mémoire impressionnante. Il se souvient de chaque détail, comme si c’était hier.

 

En finale, le 2e concerto de Shostakovich. Dans les épreuves précédentes, il joue avec Daria, qu’il a quand même réussi à convaincre de venir, la 4e sonate de Beethoven, la Suite italienne de Stravinsky mais aussi Kottos pour violoncelle seul de Xenakis, le compositeur grec dont le langage est extrêmement complexe. Frédéric avoue avoir improvisé des passages littéralement injouables !

 

Xenakis siège d’ailleurs dans le jury !

 

Un jury…improbable :
avec les compositeurs Henri Dutilleux, Luciano Berio et Yannis Xenakis ainsi que les violoncellistes Zara Nemtsova, Pierre Penassou du Quatuor Parrenin et bien sûr Rostro.

 

Frédéric, du haut de sa carrière déjà florissante avec son beau costard n’a pas les faveurs de tous les membres de ce jury coloré… !

 

Les intrigues vont bon train. Mais cette fois, Rostro est derrière son poulain. Frédéric remporte ex aequo le 1er prix. Il ne faut pas non plus exagérer ! Il sera d’ailleurs le français de l’histoire du concours à remporter le 1er prix.

 

 

Tout en exprimant son admiration pour le musicien Rostro, Frédéric souligne aussi la complexité du personnage. Son immense talent et son image bonhomme ne sauraient cacher un goût du pouvoir prononcé. Bref ! Humain, trop humain.

 

Mais ce sont aussi des moments d’inspiration pure que reçoit Frédéric auprès de Slava.

 

Lors de rencontres privilégiées, le grand violoncelliste russe raconte ses expériences auprès des compositeurs qu’il a fréquentés intimement que ce soit Shostakovich ou Prokofiev.

 

 

Avec Rostro, on ne parle pas de technique, mais on parle musique, imagination.

 

Assis au piano, il connait tout de mémoire. Ainsi lorsqu’il montre la mort de Don Quichotte dans la pièce éponyme de Richard Strauss, il s’effondre de manière si saisissante… que Frédéric se demande si le maître ne vient pas de laisser s’échapper son dernier souffle. Littéralement – « Un comédien infernal ! »

https://www.youtube.com/embed/-nXKxoIVQhw

 

Frédéric rentre dans l’intimité du couple Rostro et de son épouse, la grande chanteuse Galina Vishnevskaya. Lors d’une soirée où il est invité chez eux, sur la table – saucisson et escargots. (Une “horreur” ). Frédéric amène des mets raffinés, du champagne, du saumon fumé.

 

Il se fait bien sûr gronder, pour la forme, comme si il avait fallu venir les mains vides : « Plus jamais ça, Frédéritchik ! »

 

Mais évidemment, Slava, les yeux gourmands se réjouit et s’empresse de mettre le saumon et le champagne au frais.
Tout un poème !

  • L’autre mentor, non moins impressionnant, c’est Jacques Chancel.

 

Lors du Grand Echiquier de Mars 76 c’est lui qui a révélé les capacités médiatiques de Frédéric.

 

Le jeune Frédéric sous le regard de Jacques Chancel

 

En 1989, suite à un changement de direction, le Grand Echiquier est arrêté. Mais en 1990 Chancel est nommé directeur d’antenne sur FR3. Il propose à Frédéric une émission de musique classique. Ce sera Musique, Maestro !

 

« Attention de bien l’écrire ! » me dit Frédéric.
« Avec deux majuscules et un point d’exclamation : ça claque ! »

 

C’est vrai !

 

Frédéric est ravi. On annonce six épisodes. Mais après la première, levée de bouclier de collègues jaloux. C’est sans compter sur le public, qui contre-attaque et réclame ce qui a été annoncé ! La rédaction de l’antenne est inondée de lettres. À nouveau !

 

On reprend alors l’émission comme prévu !

 

Frédéric me décline de mémoire les mois et les lieux des émissions : chaque numéro fait découvrir un orchestre de région.

  • Février 91 : orchestre du Capitole avec Michel Plasson
  • Mars 91 : Orchestre d’Auvergne avec Jean-Jacques Kantorow
  • Avril 91 : Orchestre de Montpellier avec René Koering
  • Mai 91: Orchestre de Bordeaux avec Alain Lombard
  • Juin 91 : Orchestre de Strasbourg avec Theodor Guschlbauer

 

Cela laisse rêveur…

 

Lors de la conception de l’émission, l’ambiance est houleuse avec la production.

 

Frédéric, meurtri, appelle Chancel et exprime sa déception: « Vous m’aviez promis le paradis, et c’est l’enfer ».

 

Le mentor ne se laisse pas attendrir et remet Frédéric en place aussi sec.

 

« Je te donne une chance, et voilà ce que tu as à me dire ? Premièrement, si tu ne peux pas le faire, je prendrai quelqu’un d’autre. Deuxièmement, prends le pouvoir ! »

 

A la dure…mais efficace.

 

Frédéric se ressaisit aussitôt. Il remet les choses en place de son côté. Un coup de fil bien envoyé, et l’aventure se poursuivra avec un autre producteur.

 

Voila de sacrées leçons de vie !

Episode IV. Du violoncelle au discours musical

La relation au violoncelle de Frédéric n’est pas si simple. Des débuts en opposition avec sa maman jusqu’aux succès éclatants des concours et des concerts avec orchestre, Frédéric me laisse entrevoir des zones d’ombre.

 

Il y a d’abord l’objet-violoncelle, si lourd à transporter.

 

Je vous en parlais lors du voyage vers Paris dans l’enfance pour aller jouer à Navarra. Mais ce thème revient dans notre conversation plusieurs fois.

 

« C’est une torture de transporter la boîte de violoncelle aux quatre coins du monde » concède Frédéric. Sans parler de prendre l’avion avec : « Un cauchemar ! »

 

Et puis, il me révèle une pudeur voire une gêne extrême par rapport au voisinage lorsqu’il travaillait son instrument. Il ne fallait surtout pas que quelqu’un l’entende ! Il arrêtera de jouer à 18h quand il apprendra qu’une voisine l’écoute. Il ira même jusqu’à déménager quand il réalisera que sa voisine du dessus est une critique musicale d’un grand journal.

 

En 1989 Frédéric se fait mal au poignet – une foulure « pas grand chose, en fait ! » me confie-t-il. Le fait de ne pas pouvoir jouer temporairement l’amène à découvrir d’autres possibilités ou plutôt d’autres vies possibles. Il fait ses premiers pas avec la direction d’orchestre, jeté dans le grand bain par son ami, Laurent Petitgirard.

 

« Tu n’es pas plus bête qu’un autre. »

 

Il se lance lors de concerts sur le bateau « le France » et tout se passe à merveille. Sa musicalité l’accompagne.

 

C’est juste après que Chancel lui propose la série d’émissions « Musique, Maestro ! ».

 

A ce moment-là, Frédéric réalise qu’une autre vie est non seulement possible mais en train d’advenir.

 

Et au fond, on peut se dire que sa mère qui avait pressenti et alimenté son talent pour le verbe pouvait peut-être enfin se réjouir pleinement ?

 

D’ailleurs il faut signaler que Frédéric sera honoré plus tard en 2007 par le Prix Richelieu. Prix décerné par un jury de haute voltige à un journaliste pour la qualité de son usage de la langue française, c’est dire !

 

Sa carrière à la télévision puis à la radio est impressionnante. Pourtant Frédéric doit faire preuve de persévérance et de ténacité. Cette carrière se développe dans le cadre d’un véritable western politique. Il y a beaucoup d’influences politiques en jeu et donc beaucoup de péripéties. Heureusement en contrepoint à la valse des directeurs, on retrouve le soutien du public comme leitmotiv.

 

Entre les directeurs qui trouvent la musique classique trop élitiste et ceux qui avouent littéralement que « Ca n’est pas leur truc », il y a de quoi pâlir.

 

Frédéric peut se targuer d’une impressionnante liste d’émissions : sur France Inter bien sûr, c’est le Carrefour de Lodéon face à Bouvard sur RTL et Ruquier sur Europe 1. « Il m’est arrivé de dépasser Ruquier ! » tout est dans l’art de la contre-programmation !

 

Il y a aussi les Grands Concerts de Radio France qui s’ouvrait après le Masque et la Plume le Dimanche soir avec la musique inoubliable de Delibes : la Mazurka de Coppélia !

https://www.youtube.com/embed/2r1DScXujgM

 

Sur France Musique, c’est « Le Pavé dans la mare » jusqu’en 2006 puis Plaisirs d’amour jusqu’en 2014.

 

Sa notoriété, Frédéric l’attribue aussi beaucoup à la télévision. « Ah, l’exposition à la téle ! ». Il faut dire qu’il présente pas moins de dix-sept fois les Victoires de la Musique classique, un record !

 

Il est en tandem avec une longue liste de co-présentateurs : Patrick de Carolis, Marie Drucker, Louis Laforgue, Claire Chazal, Leïla Kaddour-Boudadi.

 

 

Le soutien que le public lui témoigne tout au long de sa carrière n’est pas volé ! C’est un vrai amour du public qui anime Frédéric et une conviction profonde qu’il faut rendre la musique classique accessible.

 

En fait, son public imaginaire, ce sont ses copains de bistro, des travailleurs. Il comprend qu’il faut diffuser des extraits d’un format d’une chanson et qu’il faut raconter une histoire. Le but, c’est de « trouver le dénominateur commun entre Beethoven et l’auditeur pour dégager l’humain». Voilà !

 

Depuis 2014 Frédéric amène le Carrefour de Lodéon sur France Musique. Il y est heureux, avec le soutien de sa direction. C’est un état de bonheur et de sérénité avec Marc Voinchet et Stéphane Grant.

 

 

Un brin sentimental, même. Lorsque Marc Voinchet amène une bouteille de champagne pour féliciter Frédéric des bons résultats de l’audimat, on entend le « pop » de la bouteille débouchée à l’antenne. Et Frédéric garde le fil de fer de la bouteille comme un talisman, une marque d’affection.

 

« Il est peut-être plus tard qu’on ne croit ! » me dit Frédéric pour refermer notre entretien.

 

Il aimerait lever un peu le pied. Il faut dire qu’il travaille comme un acharné… mais le public et sa direction l’aiment.

 

Moi, je reste médusée face à une vie si riche et je suis comblée face à un tel partage.

 

Car les questions que je me posais en allant interviewer Frédéric relevaient de cet ordre des choses.

 

Vous savez, ces questions somme toute universelles :

 

Comment nait une vocation ?
Comment décide-t-on de s’engager dans la voie de musicien professionnel ?
Comment se dessine un chemin de vie face aux aléas de la vie ?
Comment devient-on qui l’on est et même qui l’on ne savait pas pouvoir être ?

 

Je suis ressortie avec des leçons de vie partagées et des histoires à n’en plus finir.
Car vous vous en doutez, je ne vous ai pas raconté la moitié !

 

Que d’inspiration !

 

Alors, merci, Frédéric pour ce partage incroyable !

 

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