#32 - Le violon français
Une histoire de charme, de vibrato et de ...nounours 🐻

Me voici de retour de Chine où je donnais un programme 100% musique française.
J’ai envie de vous parler de musique française et de violon français car le fait de jouer ce répertoire à l’étranger me donne toujours l’occasion de réfléchir sur ce qui est spécifiquement français dans une musique et dans une manière de jouer.

Le violon français 🎻🇫🇷

C’est d’ailleurs souvent “en creux” que l’on percoit ses spécificités.
J’aime d’ailleurs dire que c’est en Asie que j’ai ressenti ce qu’être Européenne voulait dire, de même c’est en Allemagne que j’ai ressenti ce qu’être Francais(e) signifiait.

C’est d’ailleurs une question qui me fascine. A une époque où l’on dit souvent que le monde musical est globalisé, que tout se partage sur internet, Youtube etc…et donc qu’il n’y a plus d’ “écoles nationales”, il semble pourtant que des différences, des “colorations” de jeu subsistent, des dimensions difficilement exprimables par des mots ou des concepts.

Il y aurait bien sûr des explications assez rationnelles, “objectives”, des typologies à établir, des lignées de professeurs, des tendances dans certaines institutions (par exemple, le type de répertoire joué par les élèves au Conservatoire de Paris versus dans les Hochschule allemandes). Mais sans doute, aussi, des héritages plus inconscients, des sensibilités diffuses.
Vaste sujet que je développerai sans doute plus longuement dans un prochain article !

Ecoles nationales ?

Outre le fait que ma tournée en Chine était soutenue par l’Institut français de Chine, j’ai eu la sensation d’être un peu “ambassadrice du violon français ”, en jouant ces pages de Saint-Saens, Chausson, impression de porter un “savoir-faire”, une manière de jouer qui, même si j’ai eu de nombreux professeurs de nationalités diverses, était ancrée dans une tradition de violon français.

D’ailleurs cet été lors de mon aventure radiophonique avec la merveilleuse Ginette Neveu (1919-1949), j’ai eu l’occasion de consacrer un épisode à cette question. C’est un épisode pour lequel j’ai fait beaucoup de recherches et que j’avais intitulé de manière un peu péremptoire “Paris 1900 – capitale du violon”.

 

 

En effet, il m’est apparu que le Conservatoire de Paris et Paris en général était un lieu incontournable au XIXe et au début du XXe siècle pour les violonistes du monde entier.
Si on remonte dans l’histoire, au XIXe siècle et au début du XXe, il y a une importante école allemande autour de Joseph Joachim, le grand violoniste, ami de Brahms. Il y a des professeurs hongrois fameux. Mais l’école qui semble produire une flopée de virtuoses tous plus impressionnants et séduisants les uns que les autes, celle qui domine c’est l’école franco-belge.

Chemins et migrations

J’ai adoré écrire cet épisode car bien sûr, cela m’a fait réfléchir sur mon propre cheminement : de Marseille en passant par le conservatoire de Paris, puis de Vienne à Münich, de Berlin à Budapest.

 

Ce qui m’a aussi frappée, ce sont les chemins qui se croisent. Par exemple en préparant l’émission, j’ai réalisé qu’Ana Chumachenco, ma professeur à Münich, argentine d’origine ukrainienne avait été formée auprès de Ljerko Spiller, un grand professeur, figure majeure de la musique en Argentine. Spiller était croate et avait fini ses études à Paris dans les années 20, à l’Ecole Normale auprès de Jacques Thibaud ! (Ecole Normale dont on fête d’ailleurs le centenaire de la création cette année! ). Donc l’école franco-belge a sacrément circulé !

💡Autrement dit, je suis allée étudier en Allemagne auprès d’une professeur argentine qui avait étudié elle-même avec un professeur croate qui avait étudié à Paris !
Vertigineux, non ?😱
Incroyable “boucle” de transmission.

Cela je l’ai d’ailleurs évoqué à la fin de l’épisode 5 sur les exils et migrations.
Je trouve ces coïncidences bouleversantes et il me semble justement que ces croisements viennent révéler que les frontières sont beaucoup plus artificielles que la réalité des échanges liés aux migrations humaines.

Le Conservatoire de Paris

Revenons à l’école française et à l’importance du Conservatoire de Paris.

 

Lors de mes études, notamment de musique ancienne à la UdK de Berlin, j’ai beaucoup travaillé sur les premiers professeurs de violon du Conservatoire de Paris. C’est une période intense où on essaie de classifier les choses, d’organiser les grands principes pour fonder une école justement. Les fondateurs sont issus de l’école italienne portée par Viotti : Baillot, Kreutzer, Rode. Ils écrivent d’ailleurs ensemble une “Méthode de violon” publié en 1802 qui fixe les axes essentiels de la pédagogie du violon.

Et ces grands virtuoses ont un grand impact sur leur temps. Ils composent de nombreux concertos de violon par exemple (des dizaines chacun !). Et ils impressionnent les compositeurs de leur époque, notamment Beethoven qui écrit par exemple sa 10e sonate pour Rode. Dans la correspondance de Beethoven, on trouve même que Rode suggère même au compositeur allemand que le finale de la sonate soit plutôt “calme”. La sonate à Kreutzer laisse à penser que Kreutzer en est le dédicataire, or il n’en est rien. Il s’agit d’une dédicace trompeuse puisque cette 9e sonate était en fait dédiée à un jeune prodige George Bridgetower.

 

Mais l’impact de Kreutzer et des autres virtuoses français se fait fortement sentir sur le Concerto de violon. On y retrouve tous les types d’écriture que développent ces violonistes et qu’ils ont systématiquement compilés dans leurs célèbres cahiers d’études (aussi géniaux que fastidieux pour les élèves !).

 

 

Et d’ailleurs la coloration française, révolutionnaire du Concerto éclate au grand jour quand on écoute la cadence que Beethoven a écrite pour la version piano et orchestre de ce concerto.

https://www.youtube.com/embed/Wrqunl3LmlE

 

Dans la longue cadence (qui commence à la minute 18’20 ici), surgit une marche…qui ressemble fort à la Marseillaise et la timbale dialogue avec le soliste!
(19’27!). Il existe d’ailleurs une transcription de cette cadence pour le violon.

Bref !

Une lignée impressionnante

Après ce moment essentiel de fondation, le Conservatoire de Paris voit défiler, tout au long du XIXe, une incroyable lignée de violonistes. Notamment dans les classes des professeurs Lambert Massart puis Marsick (qui finit sa carrière par une histoire un peu piteuse…sur laquelle je jette un voile pudique 😉)
Les élèves ne sont autres que Henri Wieniawski, Pablo de Sarasate, Fritz Kreisler, Carl Flesch, Georges Enesco, Jacques Thibaud …
Une liste hallucinante !

Et parmi les grands représentants de l’école franco-belge, au XXe siècle, il y en a un dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. En effet, la semaine dernière comme je jouais le 3e concerto de Saint-Saens, par curiosité, je recherchais les meilleurs enregistrements de cette œuvre. Et bien sûr, j’ai remis la main sur la version-culte de ce concerto par Zino Francescatti sous la direction de Mitropoulos avec le New York Philharmonic. !

Zino Francescatti, un violoniste solaire

Francescatti était d’origine italienne, il est né à Marseille !
Ses débuts à Paris ne furent pas simples, il était contraint de “cachetonner” comme violon solo dans plusieurs orchestres parisiens. Il existe de nombreuses histoires savoureuses à ce sujet d’ailleurs.
Mais sa carrière décolla d’un coup, notamment aux Etats-Unis.
Il joua et enregistra par exemple avec Eugene Ormandy et Philhadelphie, avec Bruno Walter (Beethoven), avec Leonard Bernstein et le New-York Phil (le Sibelius ) !!

On a souvent salué sa sonorité gorgée de soleil, avec un vibrato lumineux et une virtuosité à toute épreuve.

Alors, cette semaine, je vous propose de l’écouter dans ces bijoux du répertoire français, pour justement mettre du soleil dans notre ciel automnal !

💿Saint-Saens Concerto Nr.3

💿Poème de Chausson

💿Sonates de Franck & Debussy avec le pianiste Robert Casadesus (1899-1972), avec lequel il formait un duo exceptionnel ! Cela vient compléter ma liste précédente avec Jacques Thibaud /Alfred Cortot et Christian Ferras / Pierre Barbizet.

https://www.youtube.com/embed/TeydTqQdQ8M

 

Pour l’anecdote, je dois avouer que je ne peux pas être indifférente au jeu de Francescatti, car outre le fait qu’il soit né à Marseille 😉, j’ai eu la chance de le rencontrer quand j’étais toute petite.
Et je m’en souviens étonnamment bien ! Il y avait d’ailleurs eu à Marseille en 1989 (si,si !) un concours Zino Francescatti qu’avaient remportés ex-aequo Laurent Korcia (qui avait joué la Symphonie Espagnole de Lalo) et Erez Ofer, violoniste israelien (qui avait joué le Concerto de Brahms) ! La finale avec orchestre s’était déroulée à l’Opéra et Francescatti était présent.

J’avais déjà eu l’occasion de le rencontrer un peu avant car une de mes professeurs avec laquelle j’ai travaillé quand j’avais quatre/cinq ans était une de ses anciennes élèves, Aurélia Spadaro. Parmi ses élèves aussi, une certaine Amandine Beyer !

 

Regardez plutôt !

 

 

Alors, vous reconnaissez des personnes sur cette photo ? 😉
#nounours

 

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