#31 - Jouer en prison
Ou une histoire de petit pont, de Feng Shui et de...magie ⛩⻛⽔✨

En Juin dernier, j’ai eu la chance d’aller jouer au Centre pénitentiaire de Fresnes. Oui, chance car cela faisait des années que je souhaitais jouer dans une prison.

Non-lieu

Je vous avais déjà raconté mes expériences “hors des salles de concerts” dans un article précédent, notamment dans un centre psycho-gériatrique. Cela avait été très fort émotionnellement.
Et depuis j’ai l’intime conviction que dans des lieux inattendus, parfois même des “non-lieux” au sens anthropologique du terme, la musique a quelque chose à dire d’important, qu’elle peut se déployer d’une manière essentielle.

 

Ainsi, par un hasard de rencontre, cela est devenu possible ! J’ai exprimé ce désir et je me suis donc retrouvée à visiter Fresnes une première fois pour mettre en place un projet.

Première visite à Fresnes

Je m’en souviens comme si c’était hier. Une froide journée de Janvier… Le trajet en RER vers la banlieue Sud de Paris, le bus, et l’arrivée sur le site. Dès le début, ce sont d’autres règles qui s’appliquent dans ce lieu.
Il faut bien sûr montrer des papiers d’accréditation obtenus longtemps à l’avance.
Il faut déposer son téléphone portable à l’entrée…si on arrive à trouver un casier de libre. Bref ! Tout de suite, c’est une sensation étrange de dépossession de son identité et de restriction de libertés, un avant-goût d’aliénation. Un peu similaire (même si fondamentalement incomparable) aux aéroports – je vous racontais les casse-têtes chinois des voyages des musiciens !

 

 

Et puis, il y a eu la découverte du lieu, très impressionnant, saisissant. Fresnes est un bâtiment historique qui inspire des sentiments ambivalents. Le bâtiment fut construit à la fin du XIXe siècle. Une des choses remarquables est le corridor central autour duquel rayonnent trois divisions

 

Juste avant ma visite, je me suis replongée dans le livre de Michel Foucault “Surveiller et punir, Naissance de la prison”.

 

Ambiance sonore et temporalité

La première chose qui m’a frappée est l’ambiance sonore. Les plafonds sont extrêmement hauts et pour communiquer les surveillants hurlent d’un endroit à l’autre, cela produit un bruit indescriptible qui rend littéralement fou.

 

Ensuite, c’est un lieu où règne une autre temporalité: une temporalité distendue. C’est une succession de moments d’attente. Tout peut être mis “en pause” à n’importe quel moment – par exemple, si il y a un déplacement de détenus, tout est bloqué. A chaque porte verrouillée, il faut attendre.
Un grand exercice de patience.

 

Ma première visite avait pour objectif de repérer les lieux où jouer, et de mettre en place un projet adapté qui pourrait faire sens.

 

Plutôt qu’une intervention unique, j’ai préféré proposer une série rapprochée de trois ateliers, dont deux pour un groupe d’une dizaine de détenus (adapté au lieu choisi et disponible) et le dernier sous forme de concert ouvert à un public plus large.

Les peurs et autres démons

En Juin, j’y suis donc retournée.

 

La veille du premier atelier, j’ai été soudainement traversée par plein d’émotions contradictoires. Est-ce que ce projet avait du sens ? Comment allaient-ils recevoir “ma” musique classique, qu’ils n’écoutent sans doute pas? Est-ce que cela leur plairait ? Comment est-ce que cela allait se passer ? Être une jeune femme au milieu d’un groupe d’ hommes dans un milieu carcéral me semblait pour le moins intimidant.
Il y avait pas mal de peur, peur de l’inconnu…être hors de sa zone de confort (!) et surtout ne pas savoir à quoi s’attendre.
Je me suis mise à douter de la pertinence de mon projet mais au fond, je savais que j’avais toujours voulu le faire, que j’avais l’intuition que dans ce type d’expériences résidait une énergie toute particulière.

 

Heureusement les responsables du service culturel ont été très sympathiques et accueillantes à nouveau et m’ont rassurée.

 

Une d’elles est venue avec moi pour le premier atelier, m’expliquant quand même où se trouvait le bouton rouge sur lequel appuyer en cas de problème … 😱

Des moments de franche rigolade

Une fois que les détenus sont arrivés (une bande de douze gaillards faisant le double de ma taille), très vite, l’ambiance s’est avérée détendue et sympathique. J’ai commencé par jouer un peu de Bach. Tout de suite, les réactions ont été positives. Plusieurs ont dit trouver cela apaisant.
Je me suis mise à raconter des choses sur le violon. Par exemple comment produire un son, les “modes de jeu” comme on dit. Puis j’ai expliqué quelques éléments de lutherie : à quoi servait le chevalet et en leur expliquant cela, j’ai appelé le chevalet – le “petit pont”.
En précisant bien sûr que je ne parlais pas de football cette fois-ci.
On a bien ri !


Non, je ne peux pas m’empêcher avec mes comparaisons foot-violon. Vous le savez…

 

 

Sinon, il y avait d’autres questions : est-ce que la marque dans mon cou de violoniste me faisait mal. L’autre chose qui les intéressait beaucoup était… le prix d’un violon ! J’avoue que j’étais un peu inquiète en voyant leurs yeux briller 😉

Nettoyage énergétique par le son ?

La deuxième fois j’étais seule cette fois avec les détenus. J’ai même sacrément dû attendre avant qu’ils n’arrivent. Du coup, j’ai joué longtemps toute seule dans cet espace appelé la fosse. Et j’ai ressenti que le fait de jouer du Bach apaisait les lieux, comme si les vibrations sonores venaient purifier cet endroit si perturbé.

J’ai depuis toujours adoré le Feng-Shui, cet art chinois de l’harmonisation des énergies des lieux. Feng, veut dire “vent” et Shui “eau”. Il existe plusieurs théories assez complexes par rapport à la combinaison des différents éléments (bois,eau, terre, métal,feu) et surtout sur la , cet art chinois de l’harmonisation des énergies des lieux. Feng, veut dire “vent” et Shui “eau”. Il existe plusieurs théories assez complexes par rapport à la combinaison des différents éléments (bois,eau, terre, métal,feu) et surtout sur la circulation du Qi (énergie).
Sans rentrer dans des choses ésotériques, j’ai toujours trouvé qu’il y avait (dans des applications simples!) une forme de bon sens, autrement dit que chacun de nous pouvait ressentir la différence d’énergie en se rendant sensible à certains paramètres.
Avec les vibrations sonores, n’y aurait-il pas aussi quelque chose qui viendrait agir sur l’énergie d’un lieu?

“C’est magique, cette musique !”

Quand les détenus sont finalement arrivés, on a repris là où on en était restés. Certains m’ont raconté avoir été apaisés par la séance précédente. Ils avaient mieux dormi la nuit . Et ils se souvenaient du “petit pont”…et du prix du violon !

Comme nous avions moins de temps, j’ai décidé de leur parler peu. Je leur ai donné quelques éléments sur la Chaconne de Bach et surtout je leur ai dit de se laisser traverser, de ne pas chercher à comprendre, de fermer les yeux s’ils voulaient ou même de s’allonger parterre (il y avait des matelas de sport) – de se laisser aller loin pendant les quinze minutes de l’oeuvre.
Et cela a été incroyable.

 

L’écoute a été si intense. Je les ai sentis présents émotionnellement autour de moi.
Et quand j’ai fini de jouer la dernière note, la résonance a été longue et belle.
Ils avaient un visage transformé (moi aussi – sans doute !)

 

Un des gars les plus sur la réserve la dernière fois était particulièrement touché et il m’a dit : “C’est magique, cette musique !”

Utopie

Alors, oui, il y a une dimension d’utopie dans ce type de projet. Et comme me le disait de manière assez terre-à-terre un ami, « On n’est pas chez les bisounours ».

 

Certes…et mon propos n’est d’ailleurs pas sur les prisons, sur leurs fonctionnements ou dysfonctionnements. D’ailleurs il me semble que chaque citoyen devrait un jour faire une visite de prison, juste pour avoir vu, senti, compris…

 

Ce que je sais, c’est que par cette expérience, un moment de trêve a eu lieu. Dans un échange non verbal, il y a eu une forme de communion.

 

Finalement, la musique a permis de créer du silence, de l’écoute dans des lieux hurlants, bruyants à rendre fou. Elle a permis de créer une connexion, d’oublier l’espace d’un moment nos différences et de partager un état commun de contemplation, de réceptivité face à une œuvre sublime.

Public idéal

Cela a représenté une expérience inoubliable pour moi, car loin des codes de la salle de concerts, j’étais dans une vraie gratuité, il n’y avait pas d’autre enjeu que de partager quelque chose, en toute simplicité et toute vulnérabilité.

Tout l’été j’ai repensé à ces ateliers à Fresnes et j’ai été portée intérieurement par la résonance de ces moments privilégiés. A chaque concert, je les ai transportés avec moi mentalement. Je me disais que c’était eux, mon public. Un public idéal.

 

Vous vous souvenez peut-être de cette citation de Walter Benjamin dont je vous parlais déjà dans l’article “La musique classique en procès”. Il ne s’agit pas de remèdes mais il s’agit de nourritures spirituelles.

 

Et là, nous étions dans un échange humain, qui rappelle que la culture, ce n’est pas de la consommation – c’est un partage.

 

Alors, oui. Parfois, on trouve des ponts (et pas seulement des petits).😉 Et une fois que l’écoute et l’ouverture de coeur sont là, la magie opère.
Orphée avec sa lyre qui apaise et endort notre Cerbère intérieur…c’est cela que la musique classique peut produire…
Juste nous rappeler que nous sommes tous des êtres humains.

 

J’ai hâte de la prochaine fois !

 

🎬

Likez et partagez si l’article vous a plu.
Au plaisir de vous retrouver en commentaires !

La publication a un commentaire

  1. malburet patrice

    L’idée d’aller vers des publics qui n’ont certainement jammais écouté de musique classique sauf publicité ( référence de Bacri dans le gout des autres) est certe trés méritante.La prison est encore un domaine plus à part que n’importe lequel. Je vous trouve trés méritante d’ouvrir cette porte.
    Juste un peu étonné que vous vous soyez pas posé la question du sens avant ! J’ai rencontré un marin qui avait traversé l’atlantique et qui est reparti avec un ancien détenu, pour sensibiliser aux problèmes de réinsertion.Il allait tous les jours à la prison de Moulins pour un projet de construction de bateau .
    Il disait que le plus dur c’était quand la porte se refermait, lui se retouvait dehors.
    J’ai vu aussi un travail fait avec la directrice du conservatoire de Mulhouse ( ou j’étais agent de développement culturel) avec des apprentis rappeurs.
    J’ai essayé de mettre en place un projet avec danseurs et musiciens du ballet du Rhin en m’inspirant d’un projet de Casadesus mais je vois que je n’aurais plus de place
    Au plaisir

Laisser un commentaire